Mémoire de Route : Itinéraire d'un ancien Commissaire National Route
Bruno Luquat (CNR SUF 1984-86), ami du scoutisme unitaire audomarois, avait rédigé ce témoignage pour les 50 ans des SUF. Non publié par les SUF, on publie ce texte de feu qui inspirera Routiers de tous âges, Chefs de Clan et Chefs de Groupe.
On ne m'avait pas demandé mon avis pour m'inscrire aux louveteaux, et si j'avais refusé, on m'y aurait mis pareil. Issu d'une famille où régnait la civilisation scoute, mon père avait été chef de troupe, chef de clan, et avait participé au Pèlerinage du Puy de 1942, l'apothéose de la Route, qui ne s'en est d'ailleurs jamais remise. Ma mère avait été cheftaine pendant la guerre, en zone occupée, alors qu'il fallait ruser pour faire survivre les unités. Mes cousins et amis étaient scouts eux aussi et les camps terminés, nous faisions les prolongations en dupliquant nos camps scouts dans les maisons de vacances, installations, randonnées de plusieurs jours en vélo, bivouacs. Un été nous avions même monté un mat des couleurs. A l'école ou au collège, la moitié des garçons étaient scouts.
Donc d'office louveteau puis scout à la 131e Paris, en face de chez nous, au Bon Conseil, dépendance de la paroisse Saint François Xavier. C'était encore le temps de la gloire des Scouts de France. Mon premier camp de troupe avait été dans les ruines de l'Abbaye de Montmajour, un lieu grandiose, unique. Le chef de troupe était du genre carré, c'était l'époque du style para, assez distant, mais il nous a laissé des rêves à vie et des chants mal vus des "strasseux" scouts. Aujourd'hui, le sous-préfet et les gendarmes débarqueraient illico pour fermer le camp : nous avions fait des installations en nous servant des pierres de démolition de l'Abbaye, et au grand jeu, nous marchions sur les toitures dans des craquements de tuiles centenaires. C'est sûrement à ce camp de Montmajour que j'ai découvert l'importance des hauts lieux. Ne serait-ce que comme parachute : la grandeur d'un lieu peut faire passer les imperfections de l'action.
A partir de 1964, sans préavis pour nous simples scouts, cette civilisation scoute, à la fois familiale et amicale, eut une odeur d'épandage. Cela commença par une succession de chefs de plus en plus évanescents, un aumônier devenu diaphane. Réaction classique, se développèrent des caïdats dans les patrouilles avec des CP incontrôlés. Conséquence, l'esprit scout disparut, ne resta que la carcasse scoute, ce qui est la pire des configurations. C'est alors qu'on nous annonça que nous allions nous saborder et devenir l'année suivante des pionniers rouge. Nos chefs qui nous avaient bien bourré le crâne avec les références scoutes, les épreuves de classe, la symbolique et la praticité de l'uniforme, se déculottaient devant nous. Il n'était désormais question de campagnes contre la faim dans le monde, de fraternité universelle, de chantiers municipaux. On nous avait formaté à être des bons petits scouts de terrain dans les bois et ceux qui nous avaient formatés nous disaient le contraire de ce qu'ils nous avaient appris quelques mois avant. Sale monde.
J'ai quitté la troupe après une explication assez âpre avec le chef de troupe. Pour moi, les scouts, c'était fini et mal fini en eau de boudin. Les adultes s'étaient déconsidérés, des chefs, des aumôniers en lesquels nous avions confiance nous avaient trahi. Tchao les scouts. Maintenant, Solex, amis, à moi Paris.
Mais Saint Michel, l'ange des routiers, veillait. A 17 ans, par hasard à l'occasion d'un séjour linguistique, j'ai remplacé un CP au pied levé dans un camp scout écossais. Puis à 19 ans, j'ai vécu jusqu'au bout des pieds une expérience incroyable de Route spontanée. Nous étions quelques amis, orphelins du scoutisme, ressassant nos dégoûts d'avoir été manipulés par nos anciens chefs respectifs, avec la nostalgie d'un monde qui sur les principes nous avait semblé idéal. En deux mots, nous étions des petits cons, réactionnaires, littéraires, franchouillards, et quelque peu prétentieux. Mais comme il nous restait une lueur de survie, nous courions le matin au Champ de Mars et cela nous souda. Nous décidâmes d'aller camper ensemble un mois, et de nous défoncer à marcher comme des brutes pour vider nos haines d'adolescents. Look de barbares, sacs pesés au minimum, rythme d'enfer, sans équilibre entre les journées et les nuits, je suis encore ébahi que pas un seul d'entre nous n'ait eu d'accident de parcours. Le principe était l'autonomie totale. On bouffe ce qu'on gagne. C'est ainsi que sur notre chemin nous avons rangé des tas de bois, fait les foins, de quoi gagner la suite de notre camp au fur et à mesure des besoins, qui étaient spartiates par volonté. Au fil des jours, et surtout par des rencontres providentielles, nos hargnes se dissolvèrent jusqu'à nous amener à la vérité: enfants, nous avions bâti dans nos cerveaux un monde qui n'existait pas vraiment. Bien sûr nous avions été trahis, mais nous avions nous aussi été assez minables de nous retirer en critiquant tout. Jamais de ma vie je n'ai vécu une telle expérience communautaire. En un mois, il n'y eut pas un éclat entre nous, juste le service commun et le service des uns et des autres. Cette expérience inédite, hors des clous, excessive, dangereuse, a probablement déterminé ma passion de la Route. Il y en a qui parlent d'ascèse de la Route, là on était carrément au dépeçage jusqu'à l'os. Marche ou crève. Non seulement nous n'avons pas crevé en route mais nous avons été transcendés.
Par la suite, bien qu'engagé au delà du raisonnable dans le lancement d'activités n'ayant rien à voir avec le scoutisme, je donnais à l'occasion des coups de main dans des camps de troupe, genre assistant touriste, puis un intérim de chef de troupe, sans aucune envie de m'engager dans quelque mouvement que ce soit. Parti travailler à l'étranger, j'ai fait un trek avec des rovers pakistanais sur les contreforts de l'Hymalaya. Le scoutisme dans ce genre de pays était radicalement différent, peu autonome, impliqué dans le régime politique. Je n'ai jamais sû s'ils m'avaient proposé de venir par amitié ou parce que, dans un pays islamique probihiteur, j'avais un statut me permettant des approvisionnements en whisky.
A mon retour en France, un ami chef de clan qui faisait un choix de vie radical me propose d'être son héritier. C'est ainsi que j'ai repris le clan Saint Louis à Paris, un monument historique, puisque le premier clan de France, celui fondé par Edouard de Macedo, le fondateur de la Route scoute française, et qui avait aussi été le clan de François Bloch-Lainé, un des créateurs des Comédiens Routiers, et qui assura la permanence du scoutisme en zone occupée. « Mes » routiers étaient vraiment des bons gars, sociologiquement très typés Paris-Ouest, mais il n'a jamais été dit que des garçons privilégiés n'avaient pas le droit eux aussi de vivre pauvrement en communauté scoute.Nous étions faits les uns pour les autres, dans une confiance totale. C'est ainsi que je suis entré chez les SUF.
J'étais un chef de style autarcique. J'avais tout de suite fait rire le chef de groupe, un type vraiment bien : fous moi la paix, et que les SUF aussi me foutent la paix, je mène mon clan comme je veux.
Je n'accrochais pas trop avec la littérature routière du National. Je savais qu'il y avait un Commissaire National Route, il savait que j'existais. Nous nous croisâmes à un week-end qu'il organisait, et après lequel je lui envoyais un mot aimable, mais assez perfide. Genre, mes routiers et moi avons eu l'impression de faire un week-end louveteaux. Il me laissa dire et eut même l'intelligence d'aller dans mon sens. A la fin de l'hiver, comme nous étions l'un et l'autre des gens bien élevés, je l'invitais à déjeuner à la cantine du Quai d'Orsay. Jacques de La Bastide, jeune avocat, était un type assez charmeur, sûr de lui, ayant des idées très claires en tête. Elles me semblaient parfois irréalistes, parce que j'étais alors dans mon clan jusqu'au cou. Je le lui dis. Mais il savait faire. Au dessert, il me propose de prendre sa suite.
Le genre de truc auquel on ne répond pas tout de suite. J'avais une habitude déjà éprouvée plusieurs fois. Avant de prendre une décision importante, je passais un week-end seul à marcher sac au dos.
C'est ce que j'ai fait. J'ai pesé pour et contre. Pour, j'avais la Route aux tripes, dans sa version minimaliste, marche, chante, campe. Pour, j'avais à 34 ans des expériences humaines assez diversifiées, valorisables pour des jeunes, et peut être eu plus tôt que d'autres l'habitude de l'animation des hommes. Pour, je voyais bien que j'avais le contact facile avec la tranche d'âge routier, et que cela constituait certainement un capital inestimable. Contre, ah là ça se bousculait.
D'abord ma rétivité face à toute contrainte hiérarchique, due à mon itinéraire de petit scout trahi. La crainte de devoir me dissoudre dans une structure nationale. Récupérer une organisation de la Route dont je n'approuvais pas tout. Et de me dire que dans les faits, les routiers n'accordaient pas grand crédit à la strasse, tout simplement parce qu'ils étaient comme moi. Au sortir d'une messe aux Invalides, un ancien chef de groupe SUF m'avait dit quelque chose que je savais juste : « n'y vas pas, tu vas t'engueuler avec tout le monde, et si tu arrives à mettre quelque chose de valable en place, tu n'en verras jamais les résultats ». Je n'ai pas refusé. Quand j'ai annoncé à mes routiers que je devenais Commissaire National Route, l'un d'eux me dit, « c'est quoi ce bidule, n'importe quoi, tu ferais mieux de rester avec nous ». C'était un beau remerciement du plus jeune des routiers à son chef de clan.
A l'issue d'une tournée générale des camps de l'été 1984, j'avais fait une sorte d'audit de la situation de la Route, pas très tendre comme tous les audits. En gros, très peu de clans étaient de véritables clans, mais plutôt des mini-équipes avec les CP sortis des troupes l'année précédente, dont l'un portait fièrement et illégitimement des barrettes rouges. La plupart avaient 17 ou 18 ans. Pas mal de ces équipes avaient des problèmes récurrents de relations avec leur groupe. La notion de service donnait mauvaise conscience à des clans plus axés sur la vie scoute. Le départ routier était marginal.
La pratique spécifiquement scoute s'était estompée. La répartition géographique des clans ne correspondait pas à la solidité des groupes, il n'y avait pas de lobbying auprès des groupes pour leur donner l'idée de mettre en piste des routiers. Tout cela n'avait rien de surprenant, la Route des SUF était naissante, et encore au stade des expérimentations. A contrario, il y avait quelques fortes têtes qui menaient leur clan à leur sauce, ceux là je les aimais bien. A ces constats, j'en ajoutais un personnel. La Route était considérée comme un appendice par les SUF, pas vraiment prise au sérieux.
De là, les objectifs : Faire vieillir tout le monde, routiers et chefs de clan, sortir du ghetto des CP en promouvant la fonction de chef de clan et en augmentant le nombre des routiers dans les clans, faire exister les clans dans les groupes comme des unités à part entière, considérer la Route SUF comme entité dans le mouvement mais avec sa singularité, démystifier la notion de service pour la rendre accessible, rendre la Route plus scoute sur le fond et la forme. Ne pas avoir de complexe a faire simple, faire scout : marche et le reste suivra.
Pour moi, les SUF étaient un paquet d'emballage. La notion de base, c'est scoutisme. Le moyen de la pratiquer, c'est les SUF. J'ai toujours privilégié l'esprit scout à l'esprit SUF. De là quelques incompréhensions. Je reconnais volontiers, avec reconnaissance, que les SUF qui étaient alors un mouvement dont la structure de fonctionnement était fluide m'ont rendu assez libre dans ma gestion de la Route. En retour, il fallait quasiment tout faire soi même, mais c'est finalement ainsi qu'on est le plus efficace.
Après quelques mois de tâtonnements et de déceptions, mais probablement je m'y étais mal pris, j'arrivais à constituer une équipe nationale. On ne se bousculait pas alors pour en être. Enfin, c'est comme dans la politique : ceux qui pourraient ne veulent pas, et ceux qui voudraient ne sont pas crédibles. Je reconnais aussi la difficulté de travailler avec un type qui sait ce qu'il veut. Petit à petit, la machine s'inversa et j'arrivais à recruter des gars vraiment valables : Vincent Bourgoin, le profil de l'homme de la Route, les pieds sur terre, équilibré, avec sa phrase si juste : « quand on est fatigué, il faut marcher vite ». Bernard de Frileuze, et son exigence de verticalité. Christophe Bonnasse, le banquier marseillais, skieur, profond. Loïc Fontant, le sourire scout à fleur de peau,visant juste. Xavier de La Touche, calme, en avant, droit, mon menhir. Marc-Yvan Teyssier, râleur, pragmatique, efficace. Nicolas Sciard, le chef de clan comme j'aurais voulu qu'ils le soient tous, suivez moi les gars. Guillaume Drago, le légitimiste et sûrement le plus réfléchi. Christophe Valtier, au parrainage chaleureux. J'y raccrochais un ancien chef que j'avais exfiltré de son groupe à la suite d'une histoire tordue, François Hauchard, auquel je confiais un camp de jeunes routiers. Tous avaient été ou étaient encore chefs de troupe, chefs de clan, chefs de groupe, et des bons, avec des expériences validées. Au début, j'avais imaginé qu'on pourrait former comme un clan. Du rêve, cela ne marche pas comme cela. On est des intervenants, des coachs. Pas le temps de vivre en clan. Et aucun intérêt.
Il n'y avait pas de cabinet noir, mais des conseillers officieux, auxquels je demandais souvent une information, un éclairage sur tel ou tel point : anciens routiers de la période héroïque, prêtres engagés au service des jeunes, entrepreneurs connaissant les subtilités humaines et leurs déséquilibres. Il me semblait très important que des yeux indépendants valident ou amendent des questions intéressants directement les routiers. Et puis j'avais ma petite bibliographie personnelle qui me fut d'un grand secours : Citadelle de Saint Ex, dans laquelle je plongeais souvent. Psichari, les voix qui crient dans le désert. Pierre Dunoyer de Ségonzac, que j'avais eu la chance de rencontrer quand j'étais adolescent, et qui m'avait ébloui avec son mythe d'Uriage. Et un livre 100% routier, alors introuvable, Entreprises de Clan, de Jean Foillard, membre de l'équipe Nationale Route pendant la guerre, fusillé dans le maquis du Vercors, une mine d'expériences de terrain.
On a dit que je me fritais avec le commissaire général. Comme toutes les légendes, elle a plus de faux que de vrai. Antoine Renard était un des types les plus brillantissimes que j'ai jamais rencontré, avec une vue panoramique, gérant ses priorités. Il est évident qu'à ce stade de la vie des SUF, la priorité était le noyau dur des éclaireurs, qui est l'étalonnage de tout mouvement scout. Nous avions le même âge, mais des itinéraires différents. Je l'ai souvent agacé. Mais sur le fond, je pense que nous étions en phase. J'ai eu tort d'ailleurs de ne pas plus utiliser cette connivence. On aurait pu aller plus loin et plus haut, car il acceptait la prise de risques. Ce genre de conditions ne se reproduisent jamais, j'ai été un imbécile. Avec le président, nous échangions amicalement, mais cela tournait en rond. Il n'avait pas le tempérament routier. Quant au conseil national, aïe aïe aïe ! La Route était la cadette de ses préoccupations. En deux ans et demi, je n'ai jamais entendu évoquer la moindre idée ou le moindre constat sur la Route, c'était déprimant. Le conseil national aurait dû être une sorte de conseil des sages, de chambre de réflexion, il aurait pu faire le lien entre la Route de papa et celle du présent. A vrai dire, à une exception près, un de mes prédécesseurs, je ne pense même pas qu'un conseiller national de l'époque ait été auparavant chef de clan.
Je le dis ici haut et clair. Les deux ans et demi passés à la Route SUF restent les plus belles de ma vie, dans une adéquation parfaite entre la fonction et le bonhomme, entre action et réflexion, entre idées et réalités. C'est une expérience humaine formidable, dans la mesure où on s'y donne à fond.
Malheur à celui qui le fait à moitié, car il suscitera jamais que des quarts de routiers. J'avais la chance d'avoir des activités professionnelles me libérant presque tous mes week-ends et mes vacances. Tout ce temps libre fut dédié à la Route. J'avais trois jeux d'uniforme, l'un à la maison, l'autre dans ma voiture, le dernier dans un tiroir de mon bureau, toujours prêt à partir au pied levé.
C'est sûr, j'ai coûté très cher aux SUF en carburant et billets de TGV. Mais quelle vie saine, le plus souvent au grand air, quelles rencontres ! Le jour des mes adieux à la Route, je connaissais quasiment tous les routiers SUF par leur prénom.
Le boulot maintenant. Comment faire vieillir les routiers, comment recruter des chefs de clan?
D'abord, déterminer un profil idéal : 25-35 ans, si possible ayant été chef de troupe, c'est à dire déjà colleté aux jeunes, ayant fait son service militaire, bonne rupture pour mûrir, déjà dans la vie professionnelle. Si on n'a rien à apporter comme épaisseur humaine que se mettre les pieds sous la table chez Papa Maman, si on ne gagne pas ce qu'on dépense, on ne peut pas piloter valablement des routiers. Aimant les jeunes, aimant la vie en outdoor. Après, c'est une opération séduction, voir les chefs de groupe, discuter avec les chefs de troupe, leur demander de rechercher dans leurs prédécesseurs. C'est aussi, dans des rencontres de hasard, agréger des garçons qui n'avaient jamais été scouts, aussi bien comme routiers que comme chefs, à condition qu'ils aient le feeling routier.
Ces apports extérieurs, nous y tenions beaucoup, car ils forcent à expliquer et valider le fonctionnement scout, et c'est source de richesse. A un moment, nous en étions arrivés à la proportion de presque un routier sur deux qui n'avait pas été scout auparavant.
Est-ce que ça a marché ? Oui sur le coup. Non à long terme, et c'est pitié. Pour ce genre de programme, il aurait fallu s'inscrire dans le temps très long. Si on relâche, c'est cuit pour des années.
C'est là que le système SUF des mandats de commissaire de deux ou trois ans est assez imparfait. C'est surtout qu'il faut se donner les moyens humains d'être en capacité de séduire des gars valables, donc d'être cohérents. Pour détecter et recruter des types de la tranche d'âge au delà de 25 ans, il faut évidemment que les opérateurs de recrutement en aient plus.
A partir du moment où les chefs de clans correspondent plus ou moins à ces critères, leur formation n'est plus une priorité. Ils sont, avec leur personnalité, leur charisme, leur expérience, et l'adaptation à la sauce routière est facile pour eux. D'un autre côté, il n'était pas inutile de diffuser sous une forme concentrée des messages communs. Donc deux types de CEP. L'un réservé exclusivement aux chefs de clans, en fait un camp en montagne, avec des intervenants extérieurs invités. Le premier, à Besse en Oisans, parallèlement à la prise en charge de la Semaine Sainte d'un village montagnard, a été essentiel. C'est là que, tous ensemble, on a remis la Route à plat, fait des élagages, des reformulations, des simplifications. Mais c'est un enfantillage de croire qu'un CEP va former un chef de clan. Tout au plus peut-il lui ouvrir l'esprit, et lui donner une expérience supplémentaire de vie communautaire. Aucune formation ne donnera à un garçon des qualités de leader, ni surtout l'expérience humaine, essentielle à la Route. Les CEP du deuxième type, dits « jeunes routiers » étaient eux très utiles, en fait des camps de Route proposés aux routiers solos, et à ceux qui, sans réels chefs de clans, allaient prendre en charge une petite équipe.
Faire exister la Route comme une entité à part entière dans le mouvement. Première déclinaison, le
foulard routier. Seigneur, quel bazar ça a été ! Entre les menaces de chefs de groupe de démissionner si ce projet voyait le jour, les questions d'intendance, les avis des uns et des autres sur la couleur, la forme, ça y allait. Toujours est-il que le foulard fut dessiné, institué et que personne ne démissionna. Une rectification au passage. J'ai lu quelque part que ce foulard aurait d'abord été celui de l'équipe nationale Route, puis étendu aux routiers. C'est complètement faux, il a toujours été celui commun à tous les routiers. J'aurais trouvé arrogant de créer une différence entre les routiers et nous par le foulard. Par contre, ayant constaté depuis que ce foulard avait été étendu aux guides-aînées, là il y a contradiction avec sa vocation. Le foulard routier était un élément de création de l'unité de la Route, c'était sa justification. A partir du moment où il a été banalisé, je doute de son utilité.
Deuxième déclinaison pratique pour faire exister la Route, cela a été le rassemblement du Puy en 1985. Un coup de bluff. En deux mois, monter un rassemblement national avec les moyens du bord.
Ni équipe logistique, ni véhicules de service, ni communication compliquée. Juste nos jambes, nos voix, nos cœurs. Une belle réussite ayant pour destination ce qui est en quelque sorte la capitale de la Route. Il n'était pas vraiment prévu de faire un rassemblement annuel. Il n'était même pas certain que ce soit nécessaire. Là, on a cédé aux sirènes de la facilité scoute : un truc marche, hop on le refait l'année suivante.
Le journal de la Route s'appelait Info Route, la formule était vieillissante. Ayant reformulé le cheminement routier au CEP de Pâques 1985, des fiches avaient été rédigées qu'il fallait maintenant diffuser. Au petit matin dans une banlieue sinistre, avant l'ouverture de l'imprimerie, je prends un café dans un bistrot. Je pose sur le zing le dossier contenant le manuscrit des fiches. Fiches de Route, ça sonne vraiment mal. Je raye, et j'écris au feutre : Carnets de Route. Là aussi, cela ne devait être qu'un numéro, mais on a toujours tendance à répéter, Info Route est donc devenu Carnets de Route, par effraction. Très honnêtement, la qualité, sans être mauvaise, n'était pas idéale. Je ne suis même pas sûr de la nécessité d'un journal pour les routiers. Les auteurs et contributeurs sont contents d'y retrouver leur prose, mais les lecteurs ? A mon avis, mieux vaut concentrer les moyens sur la détection et l'accompagnement de vrais chefs de clans.
Dans le domaine de l'écrit, j'ai beaucoup plus aimé le système de la Lettre de la Route, bien plus routier dans son principe et ses moyens. Une lettre mensuelle sur papier recyclé, recto un billet d'humeur au ton léger, sans prétention pédagogique, et au verso quelques infos courantes. C'était court, c'était régulier, ça ne coûtait rien, c'était parfois drôle. Mes deux successeurs immédiats ont tenu le rythme avec un talent certain. Là encore, preuve que la simplicité est payante.
Dernier sujet que je souhaite aborder ici, celui du départ routier. Ce ne sera pas long. Oui, on a vendu le départ routier, et il y a eu une progression du nombre des départs. Oui on a très légèrement et très discrètement toiletté le texte, qui avait des lourdeurs. Il en a encore. Idéalement, j'aurais voulu conserver un engagement routier, mais sous une forme plus simple, plus claire, moins phraseuse. Là, j'ai manqué de courage. J'y ai travaillé, j'en ai parlé, mais nous ne sommes pas allés au bout. Le sujet risquait de créer une polémique, et le moment aurait été mal choisi. Le chantier reste ouvert.
Mon opinion actuelle sur la Route SUF avec les strates de 35 ans de plus et des enfants qui, selon nos migrations, ont été alternativement scouts d'Europe ou SUF? Le mouvement avait des cartes magistrales dans ses mains : la légitimité de l'héritage direct de la Route des scouts de France, qui avait été un phénomène social. Le fait que deux fondateurs des SUF étaient des anciens routiers de choc, Pierre de Montjamont et Henri Dhavernas. Et encore plus, le fait qu'à ses débuts, le mouvement avait une structure légère, peu contraignante, peu doctrinaire, basée plus sur l'intuition et le bons sens que sur les tartines pédagogiques. Malgré ces atouts, les SUF ont loupé leur rendez-vous avec la Route, qui n'a pas su utiliser sa culture de la simplicité dans l'évolution de ces cinquante dernières années. Alors que la France entière s'est mise à marcher à pied, la Route est restée sur le trottoir. A ses frontières sont nées des initiatives réussies de camps organisés pour sa tranche d'âge par des communautés religieuses, qui brassent chaque année des milliers de jeunes d'âge routier, elle aurait pu en être l'instigatrice. Toujours à ses frontières, elle a vu naître et se développer des grands et petits pèlerinages, qui eux sont devenus des phénomènes de société, elle n'en a pas été l'instigatrice. Elle est restée arque boutée sur son leitmotiv prière aventure service, qui n'était qu'une devise, pas un cheminement. Le RNR est devenu une organisation gigantesque avec une logistique qui n'a plus rien à voir avec le dépouillement d'un rassemblement de routiers. Elle n'a pas su prendre le tournant de la vie contemporaine des jeunes, où il faudrait réfléchir à d'autres modes d'organisation des clans routiers. Mais je ne suis pas sûr que le mouvement SUF ait bien saisi l'intérêt d'une Route forte, lui préférant un concept assez vague d'aînés, faisant l'impasse sur sa singularité, son histoire, sa culture. Evidemment, on peut se dire que la Route n'est pas l'élément le plus essentiel d'un mouvement de scoutisme. Mais une Route cohérente aurait pu en être le fer de lance qualitatif. Or, elle est plutôt dans les faits une occupation d'aimables jeunes gens ou une pouponnière de potentiels chefs éclaireurs.
Il paraît que dans cet exercice de témoignage, il faut dire les meilleurs souvenirs. Alors une vision. Le 11 novembre 1985, en haut des marches de la cathédrale Notre Dame du Puy, dans un beau matin d'automne. Dans ma tête, la mémoire des routiers de 1942, la langue de feu du Père Doncoeur, le sacrifice des maquisards routiers. Derrière moi, l'évêque du Puy qui nous avait invité amicalement, son gourdin crosse à la main, comme un saint tutélaire. A coté de moi, un routier, un CP et un louveteau, portant chacun sur leur béret les flots rouge, verts et jaune. Je tenais à cette image pour bien signifier la complémentarité de l'itinéraire scout. J'ai toujours été assez précis sur les formes et les rites, question de respect les uns pour les autres, et pas vraiment à l'aise sur ce point avec le dilettantisme SUF, que je trouvais immature. A quelques mètres en face de nous, Christophe, Marc-Yvan, Bruno, Vincent, François. Ils prennent leur départ routier. Deux sont mes assistants, les trois autres de bons amis. Nous le sommes toujours. Derrière eux, les routiers sur les marches de la cathédrale, dans une vue plongeante sur la Route SUF. Plus haut, les montagnes du Velay sur lesquelles nous avions passé deux jours ensemble dans une marche improvisée, le vrai week-end routier, simple, fatiguant, spontané. La cérémonie terminée, un grand échalas me tape sur l'épaule, c'était Antoine Renard. Il me dit, « ils sont vieux tes routiers ». Nous avions gagné une manche : commencer à faire vieillir les routiers. C'était le premier RNR.
Le plus mauvais souvenir ? Une question qui me hante depuis 35 ans. Parmi tous les routiers du Puy, il y avait Marc et Christian, deux chefs de clan. Quelques mois plus tard, l'un et l'autre se suicidaient. Chaque fois que je vais à Paris, je m'arrête au cimetière du Montparnasse sur la tombe de Marc. Nous devions déjeuner ensemble, une date avait été prise, il habitait près de mon bureau, c'était facile. Je le revois chanter autour du feu au moulin de La Voute Polignac, dans une veillée improvisée. Il était aimé de ses routiers. Ils ont porté son cercueil. Sur cette tombe, je le prends par les épaules, je le secoue. Réponds moi Marc: c'est quoi nos grands discours, les promesses, les départs routiers, les étendards qui claquent au vent, et toute la ferblanterie scoute, si ça ne t'a pas aidé à vivre ?






Commentaires